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en tourbillonnant

Signes culturels rencontrés : musique, peinture, écriture, etc.

La vie goutte à goutte

Au départ, un texte hugolien :

La source tombait du rocher
Goutte à goutte à la mer affreuse.
L’Océan, fatal au nocher,
Lui dit : « Que me veux-tu, pleureuse ?

« Je suis la tempête et l’effroi ;
« Je finis où le ciel commence.
« Est-ce que j’ai besoin de toi,
« Petite, moi qui suis l’immense ? »

La source dit au gouffre amer :
« Je te donne, sans bruit ni gloire,
« Ce qui te manque, ô vaste mer !
« Une goutte d’eau qu’on peut boire. »

Le poème, écrit en 1854 est dans Les Contemplations, Livre cinquième : En Marche, (édition de 1856). On le trouve dans les Œuvres complètes de Victor Hugo, Poésie II, dans la Collection Bouquins chez Robert Laffont, p. 433. On peut l'entendre, lu par Pierre-François Kettler
Une opposition (l'océan /la source) caractéristique du poète. Parmi les catégories de textes qu'il choisit (dramatique, badin, etc.), nous avons ici un poème métaphysique où Victor Hugo, en contrastant deux éléments essentiels de la création, s'interroge sur le devenir de l'univers. Les guillemets indiquent qui parle. L'océan affirme sa supériorité. Sans doute, c'est par le goût de la belle rime chez Victor Hugo, que rocher (1, 1) nous mène à nocher (1, 3). Ce mot est aujourd'hui désuet ; il l'était moins au temps de Victor Hugo, mais plutôt qu'un pilote de bateau, sens du nom commun, on pense d'abord au nom propre, le Nocher, Charon, qui fait traverser le Styx à la barque des morts : l'océan dit qu'il est plus fort que la mort. Plus loin, c'est son mépris pour la goutte d'eau qu'exprime l'océan. Cela culmine avec Petite (2, 4) et l'on a dans cette deuxième strophe les vers 4 à 7, qui ne sont que cela. 
La goutte d'eau a trois vers dans la troisième strophe ; elle symbolise la vie (3, 4) et ce goutte à goutte (1, 2) poétique est aussitôt compris.
La fin du poème est la conclusion du poète : devant l'immensité de l'océan, vainqueur de la mort et apparemment éternel, l'eau (même la goutte d'eau), apporte la vie. Sans elle cette vie n'est pas possible et cet océan tout-puissant est donc absurde.


L'Académie Francis Poulenc a commandé (2022) au compositeur Karol Beffa une mélodie sur un poème de Victor Hugo et il a choisi celui-ci. 
L'océan, avec son bruit imposant, dominant tout, est comme gommé. Calmement, lentement, des notes aigues et proches sont, dès le commencement, ce que l'auditeur entend. Une note grave vient, isolée, à la fin de la première strophe et au cours de la deuxième, comme un glas, dire la présence de la mort. L'océan n'affirme-t-il pas son pouvoir et son triomphe sur les nochers ? Ainsi cette note grave paraît en accord avec ce que veut montrer le poète.
Mais on entend aussi ce glas vers la fin de la troisième strophe : Karol Beffa nous dit par là que la vie aussi est menacée. L'eau est peut-être toujours présente par sa musique ténue et obstinée, mais a-t-elle l'éternité pour elle ? Karol Beffa ajoute au poème de Victor Hugo une fin que l'on peut percevoir pessimiste. La troisième strophe est poursuivie par un murmure à peine audible : la bouche est fermée, la musique résiste : pour longtemps ?

À travers les mots hugoliens, cette prenante mélodie ajoute pour le 21e siècle le pessimisme à ce qui paraissait un optimisme plausible au poète du 19e siècle. En ces temps d'évidence de la mort de la planète, le compositeur semble se demander combien de temps durera ce murmure d'agonie ?

 

 

[Notes diverses.
 . L'image est empruntée au site du chanteur Guy Thomas dont on pourra écouter la chanson Une goutte d'eau interprétée par son fils Christophe.
. Rappel : en cliquant dans le billet sur les mots bleus et en gras, on peut trouver des informations complémentaires.
. Pour Victor Hugo, nous sommes aidés de multiples façons. Le site de la Société des Amis de Victor Hugo (dont Robert Badinter est le Président d'honneur depuis 2016) rendra des services. On lira avec intérêt la rubrique "Hugo en musique".
. La mélodie de Karol Beffa a été interprétée  pour le Concert de clôture de l'
Académie Francis Poulenc 
le 26 août 2022 à l'église de Noizay par Mone Kitashiro (mezzo-soptano) et Asami Beniya-Berlioz au piano. On peut encore l'entendre (pour quelques jours seulement) dans l'enregistrement de ce concert proposé par RecitHall (c'est au début, puisque c'est la deuxième mélodie interprétée dans le concert). Pour le moment, il n'y a pas d'autre enregistrement.  Cependant, sur Karol Beffa, on ne manque pas d'autres éclairages. On lira la notice de Wikipédia et on écoutera par exemple (concert du 
juin 2021) les deux mélodies sur des poèmes d'Apollinaire par Jeanne Gérard (soprano) et le compositeur au piano. Il y a 10 ans, le 20 décembre 2012, Karol Beffa, compositeur "néo-tonal", invitait dans son séminaire du Collège de France sur la "Création artistique", Jérôme Ducros qui faisait une conférence (durée 60'), "L'atonalisme. Et après ?". Écoutez ces paroles, elles stimulent notre réflexion.]

 

 

BC

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