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en tourbillonnant

Signes culturels rencontrés : musique, peinture, écriture, etc.

Charles Dollé

Nous n'avons pas de portrait de Charles Dollé.
Cette tête de pardessus de viole de 1742 le représentera pour nous. Si vous avez lu (d'un clic) la notice de Wikipédia vous voyez que nous savons peu de choses sur lui. Il a publié en 1737 et en 1754 ; ce sont les seules dates certaines. Nous apprenons sur les partitions qu'on pouvait le voir rue de l'Arbre Sec. Il a pu naître vers 1710, mourir vers 1755, et être actif entre 1735 et 1755. Charles Dollé a composé pour la viole de gambe. L'instrument allait mourir. 
N'ayant pas son portrait, j'aurais pu mettre un extrait du plan de Paris, par exemple celui de Turgot, dessiné puis gravé autour de 1737. Venant du Café (pardon, Caffé) Pelletier, descendant la rue de l'Arbre Sec, Charles  Dollé voyait au bout de l'île de la Cité, la statue du Roi Henri IV et les carpes sculptées sur le chevet de Saint Germain l'Auxerrois (que vous vivez longtemps ! / Est-ce que la mort vous oublie, / Poissons de la mélancolie dira Apollinaire). 

Un regard sur la Seine, avant d'aller sur l'île de la Cité, comme nous le fait partager le Plan de Turgot :

L'appétit de vivre du Roi, calmé par la sagesse du bronze, comme dans la 2ème suite (en Ut mineur), dans la pièce "Les Amusements" où les variations rapides qui essaient de surnager sont ramenées vers une calme sagesse à plusieurs reprises, par une répétition multiple du thème de départ.
Il vivait donc près du Louvre, pourtant il n'a jamais fait partie des "musiciens du Roy", nous le saurions. Le recueil contenant son opus 2 est dédié au Prince de Carignan ; il s'agit de Victor Amédée, Intendant des Menus-Plaisirs du Roy ; pour Charles Dollé, c'était une approche et il pouvait rêver en voyant les jetons de ce lieu, certains ornés du portrait du "Bien-Aimé" .

Il était professeur de viole apprécié et interprète. Ayant lu le livre/pamphlet/traité  d'Hubert Le Blanc Défense de la basse de viole contre les entréprises du violon et les prétentions du violoncel (publié à Amsterdam en 1740), (l'auteur fort excentrique et lui-même gambiste),

 Charles Dollé savait que l'instrument était en danger et qu'il allait être détrôné.
Les œuvres de Dollé sont trop rarement jouées et elles font, trop rarement, l'objet d'enregistrements. Sur la musique baroque et l'école prestigieuse des Sainte Colombe, Marin Marais et Antoine Forqueray, il y a le travail pionnier de John Hsu à Cornell University.
Quelques enregistrements font survivre sa musique ; ceux de Wieland Kuijken (1979), de Petr Wagner (2001), de Jonathan Dunford (2007), de Mieneke van der Velden (2012), de Mélisande Corriveau (2016), de Robin Pharo (2016). Il s'agit principalement des trois Suites de l'opus 2 dans le recueil de 1737. 

Il y en a d'autres. Peu. On entend peu les Sonates en trio (op. 1, éditées en 1737), ni les Sonates en duo (op. 4, 1737 aussi), ni les Sonates à deux pardessus de viole (op. 6, 1754). L'opus 5 a disparu. 

Revenons à la suite en Ut mineur, la deuxième dans cet opus 2 paru en 1737. On n'y trouvera pas la courante et la gigue qui ont disparu de la plupart des suites françaises. Dans cette suite, indépendamment du mode mineur et du cœur de la suite qui est le "Tombeau de Marais le Père", il y a beaucoup de modération. Certes, la brève "Fantaisie. La Clausié" affirme l'enjouement d'une séductrice, mais elle est suivie d'une longue "Sarabande", très lente et triste, marquée par l'orgue au début. (En cliquant sur "Sarabande" on entend l'interprétation par Robin Pharo, durée 2'59.)
Après le "Prélude", l'Allemande dite "La fière" est certes décidée mais affirme en même temps le calme. 
Le cœur de cette suite, je l'ai dit, est le "Tombeau de Marais le Père". (En cliquant sur le titre, on entend l'interprétation par Mieneke van der Velden en 2012, durée 5'21.) 
Il est lent et triste comme il sied. Les interprètes peuvent le jouer très lent. On entend des aigus désespérés, les pleurs devant la mort ; ils s'égrènent mais ils sont calmes. 
La pièce suivante "Rondeau, la Weymar" qui termine la suite montre dans
sa rapidité, sa gaîté même, que la vie reprend et nie le tombeau.(En cliquant sur ce titre, on entend l'interprétation par Christiane Gerardt en 2007.)

On ne peut quitter l'opus 2 sans donner à entendre cet extrait de la troisième suite, celle-ci en La majeur. On cliquera sur les titres réunis Prélude et Tambourin. (Interprétation de Robin Pharo, 2016, durée 4'03.) 

Charles Dollé connaissait les idées d'Hubert Le Blanc, gambiste lui aussi, idées exprimées dans le livre publié à Amsterdam en 1740. Sans doute 
fallait le lire entre les lignes. Le Blanc est parfois ambivalent ; il était musicien et appréciait les "ennemis" de la viole tout en les combattant. Geminiani et Corelly (orthographe de l'auteur) écrivaient pour le violon ou le violoncelle ; ils étaient italiens, "ultramontains" (p. 2, p. 38) dit Le Blanc qui défend l'art français (c'est son gallicanisme, pour garder un terme religieux ; il était aussi abbé). Le "Sultan Violon" (p. 30) (qui rêve, comme diraient les lecteurs de BD, d'être "calife à la place du calife"), "criard" (p. 32), "perçant et dur" (p. 46), aime l'espace (c-à-d la salle de théâtre, l'église, "la Salle immense du Concert qui fut nommé spirituel" p. 47), comme son ami "le violoncel, qui jusques là s'étoit vu misérable cancre, haire et pauvre diable […] maintenant se flatte qu'à la place de la Basse de Viole, il recevra mainte caresses." (p. 36) Hubert Le Blanc voit le progrès de ces instruments dans le public et raconte leur combat, quelquefois en langage familier ("le violon lui tomba sur le rable" p. 52), accompagné de "miaulements et fignolemens de faux alois" (p. 39). Dame Viole, généreuse (et naïve), veut un espace humain, pour que "la délicatesse de son touché et son Harmonie fine de résonnance [soit entendus] dans les endroits propres à éxaminer de près ses attraits, et leur permettre de faire impression. " (p. 38). Le Blanc imagine une conversation entre la Basse de Viole, incarnant "la douceur du commerce de la vie" (p. 85) et "ces êtres malfaisants […], instruments qui demandent un art asservissant tels que le Violoncel sur qui la fausseté est à combattre dans un dégré effraiant, faussetés renaissantes à chaque pas qu'on les surmonte, telles que les Têtes de l'Hydre". Dame Viole croit à la coexistence entre elle et le Sultan Violon ; elle parle et ne voit pas "le Loup empruntant une voix papelarde, ne contrefaisoit pas mieux la sienne au bicquet" (p. 82) On peut penser que Charles Dollé n'est pas dupe. Hubert Le Blanc a la foi. Il fait de la fin de son livre un manuel pour jouer de la viole de gambe. 
Charles Dollé a continué.
D'autres continuent. 

La viole de gambe apporte l'harmonie : "Il faut plus d'unité dans le caractère pour la douceur du commerce de la vie, l'égalité de la Viole est plus convenable à l'usé [c-à-d à l'usage] d'un galant homme, il y trouve un aimable lien de Société, soit qu'une Dame chante, joue du par-dessus, soit qu'elle fasse la Basse sur le Clavecin." (p. 85).  Nous trouvons ici une allusion passagère au pardessus de viole. Car Dame Viole savait comment lutter contre le Sultan Violon. Il y avait le pardessus de viole, le plus souvent à 5 cordes, parfois à 6 et même à 4 comme le violon. L'image reçue était celle d'un instrument féminin, préféré au violon qui obligeait à une attitude jugée disgracieuse à l'époque.  On voit sur un tableau, portrait probable de Caix d'Hervelois (contemporain de Charles Dollé), sa femme Marie-Anne jouant du pardessus de viole à 6 cordes (collection privée d'après Wikipédia).

 On entendra ici, d'un clic, Mélisande Corriveau qui joue sur un pardessus la Sonate en la mineur de Charles Dollé (durée 12 minutes, au clavecin Eric Milnes). 
Charles Dollé, bien que nous sachions peu de choses sur sa vie, était de "la génération des fils". Il avait probablement été l'élève de Marin Marais. Ses contemporains étaient Roland Marais ou Jean-Baptiste Forqueray. C'est avec ce dernier, claveciniste mais aussi gambiste que je termine : voici son portrait, peint par Jean-Martial Frédou (localistion inconnue, nous dit Wikipedia) en… 1737. 
Charles Dollé reste dans l'ombre. 
La viole est souveraine.


 
[J'ai emprunté des images : merci. Le Berlin Musikinstrumenten Museum, Gallica, Wikipédia, YouTube ont été mis à contribution. Merci à Jonathan Dunford dont j'ai apprécié l'aide. Les lecteurs du blog savent qu'un clic sur les mots en bleu, nous emmène ailleurs et permet d'en savoir ou d'en entendre un peu plus. Fallait-il le rappeler ? ]

 


BC

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