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en tourbillonnant

Signes culturels rencontrés : musique, peinture, écriture, etc.

Poésie 21 : Yeats

 

Down by the salley gardens my love and I did meet;
She passed the salley gardens with little snow-white feet.
She bid me take love easy, as the leaves grow on the tree;
But I, being young and foolish, with her would not agree.

In a field by the river my love and I did stand,
And on my leaning shoulder she laid her snow-white hand.
She bid me take life easy, as the grass grows on the weirs;
But I was young and foolish, and now am full of tears.


   En passant par la saulaie j'ai rencontré celle que j'aime ;
    Elle a traversé la saulaie de ses petits pieds blancs comme neige.
    Elle m'a dit de prendre l'amour comme il vient, comme les feuilles poussent sur l'arbre ;
    Mais moi, j'étais jeune et stupide, et pas d'accord avec elle.

    Dans un champ près de la rivière, j'étais avec celle que j'aime,
    Et sur mon épaule inclinée elle avait posé sa main blanche comme neige.
    Elle m'a dit de prendre la vie comme elle vient, comme l'herbe pousse sur les vannes ;
    Mais moi, j'étais jeune et stupide ; aujourd'hui m'emplissent les larmes.

    (traduction BC, mars 2021)  

Le poème de William Butler Yeats, Down by the salley gardens…, formé 

de deux quatrains, est paru en 1889. La notice (en anglais) que Wikipedia 
consacre au poème nous dit que Yeats avait entendu une vieille chanson,  The rambling boys of pleasure dont le premier couplet disait:

Down by yon flowery garden my love and I we first did meet.
I took her in my arms and to her I gave kisses sweet
She bade me take life easy just as the leaves fall from the tree.
But I being young and foolish, with my darling did not agree.

Yeats avait d'abord donné à son poème le titre An old song re-sung, ce qui montrait bien dans quelle tradition il se plaçait. La forme répétitive du texte (she bid me, etc. but I[…] young and foolish, etc.) montre ce choix. Le "petit pied" la "main", tous deux "blancs comme neige", ces clichés un peu mièvres renvoient aux canons de la beauté féminine du 19e siècle.
Par ailleurs, Down by the salley gardens… fait penser au thème classique de l'histoire d'amour qui n'a pas eu lieu. Hugo la raconte dans sa Vieille chanson du jeune temps (dans Les Contemplations en 1856), long poème qui se termine par :

Je ne vis qu'elle était belle
Qu'en sortant des grands bois sourds.
" Soit ; n'y pensons plus ! " dit-elle.
Depuis, j'y pense toujours.

On se souvient, bien sûr, de la chanson de Martini (sur un poème de Florian) :
Plaisir d'amour ne dure qu'un moment,
Chagrin d'amour dure toute la vie

Ici, que la "rencontre" ait abouti plus "complètement" ou non, le poète (des années plus tard, semble-t-il) ne retient que le chagrin, les larmes. On peut essayer de comprendre quelle histoire se cache derrière ces huit vers, quel en est le contenu narratif.
D'abord, il est important de se souvenir que l'Irlande rurale est très catholique (et bien que Yeats lui-même soit protestant, il vénère l'Irlande). Des latins (Français par exemple), même cathos, "consommeraient" là où des Irlandais ne voudraient pas commettre le péché de chair.

Dans la première strophe, le garçon et la fille se rencontrent ; il ne se passe rien entre eux sauf une sorte de dispute : I […] would not agree. Dans la deuxième strophe, le couple est formé (on note le verbe différent : on passe de meet à stand) mais elle résiste. Là aussi c'est verbal ; il y a cette philosophie populaire, cette sagesse, que la jeune fille a déjà exprimée dans la première strophe : take love/life easy. On peut comprendre cette deuxième strophe comme un sage adieu, avec un conseil pour l'accompagner : "Il faut attendre un peu, comme l'herbe pousse malgré le courant sur les barrages, take life easy." Attendre, trop attendre, et c'est le regret. Dans cette deuxième strophe, elle essaie d'arrêter le désir de l'homme, prêt à le satisfaire (my leaning shoulder) ; elle aimerait bien mais elle ne veut pas se donner ; juste un peu (her snow-white hand). Si on pense qu'elle ne parvient pas à l'arrêter et à le faire partir, c'est le regret qui suit comme dans la complainte de Martini.
Sans trancher sur le contenu narratif du poème de Yeats, nous voyons le traitement de ce thème classique de la rencontre amoureuse ; ce n'est pas le lyrisme heureux comme dans le poème Desig de Miquel Duran ; la sensualité est certes présente, mais retenue, et l'effet global est très mélancolique.

Yeats, nous l'avons dit, publie ces deux strophes en 1889. Il a 24 ans. Quand il conclut : "and now am full of tears", peu de temps a passé entre les "événements" et sa méditation ; c'est la sagesse populaire qui lui dicte cette conclusion déchirante. À l'âge de 23 ans, il est tombé amoureux de Maud Gonne qui a plusieurs fois refusé de l'épouser. En 1893 (Yeats a 33 ans ; biographie et œuvre sont ici mêlées) dans The Rose, son second recueil de poésie, il publie When you are old and grey and full of sleep… d'après Ronsard, exprimant cette mélancolie devant l'échec de l'amour ; même jeune on peut envisager le passage du temps. Yeats ajoute une note au poème Down by… : ce sont des souvenirs de Ballysadare et de sa rivière, près de Sligo ; c'est le cadre du poème (il y revient plus tard, dans ses mémoires, Reveries over Childhood and Youth, en 1916). C'est là qu'il y a ces barrages/vannes (weirs dans le poème), en bois probablement, et sur lesquels pousse l'herbe pendant que la rivière continue à couler, après avoir été un instant arrêtée. Les saules (salley, en anglais standard sallow, c'est-à-dire saule) étaient plantés par les paysans qui en utilisaient les branches pour la toiture des maisons.

 

Très tôt, le poème a été mis en musique ; en 1909 par Herbert Hughes qui avait repris l'air traditionnel de The Moorlough shore. En 1940 Benjamin Britten a utilisé cette version. C'est cette mélodie qui est surtout chantée. Les interprètes en sont nombreux comme l'indique Wikipedia. Il faut en écouter plusieurs.
L'interprétation de Maura O'Connell (2013, BBC et Raidió Teilifís Éireann) est très irlandaise : nous sommes comme dans un pub, les instruments en recréent l'atmosphère ; cependant seule compte la chanson ; les rires, les réjouissances, c'est après. 
John McCormack a été le premier interprète la mélodie de Britten, le 28 janvier 1941 nous dit YouTube. L'accent irlandais nous prend comme dans la nouvelle The Dead de Joyce.
Enfin on écoutera Kathleen Ferrier (vers 1950) si on peut résister à l'émotion.

 

[Sur Yeats, on peut lire, outre la notice en anglais de Wikipedia, qui développe l'intérêt de Yeats pour la théosophie, la présentation (également en anglais) que fait Poetry Foundation, avec un choix de ses poèmes. 
Le blog Le Livraire propose plusieurs poèmes en édition bilingue dont Down by the salley gardens dans la traduction d'Yves Bonnefoy. 
Du même on trouvera chez Poésie/Gallimard sa sélection de poèmes de W.B. Yeats avec leur traduction. Dans sa préface, Yves Bonnefoy insiste sur l'importance chez Yeats de la vie par rapport aux mots.]

 


 
BC

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